Abolir les frontières

Le 1er février 2022

Abolir les frontières 

Chers frères et sœurs,

L’évangile de dimanche dernier raconte l’épisode où Jésus entre dans la synagogue de Nazareth, le lieu où il a vécu une grande partie de sa jeunesse, et fait la lecture du passage du livre d’Isaïe. Ce passage particulier annonçait le jour où Dieu se réconcilierait avec les humains par l’intermédiaire de son envoyé, venu les libérer de leurs oppressions et les guérir de toutes maladies et infirmités. Ces « miracles » ou prodiges qu’il accomplirait au nom de Dieu deviendraient en fait une véritable preuve ou signe de l’autorité qu’il a reçue de Dieu pour introduire à nouveau les humains dans son Royaume céleste. Imaginez la surprise des parents et amis qui connaissaient Jésus, Marie et Joseph depuis des années, lorsqu’ils l’ont entendu dire: « Aujourd’hui s’accomplit ce passage de l’Écriture que vous venez d’entendre. »

Les auditeurs qui ont entendu ces paroles surprenantes sortir de sa bouche ont sans doute remarqué qu’il avait un don exceptionnel pour communiquer et pour commenter avec une sagesse remarquable ce passage de la Sainte Écriture. Mais Jésus ne pourrait certainement pas se permettre de dire qu’il est le prophète ou messie annoncé par Isaïe ! Après tout, depuis sa tendre enfance, aucun de ses proches n’avaient été témoin de son pouvoir de faire des miracles ou de sa capacité de chasser les démons ! À leurs yeux, cette réputation qu’il venait d’acquérir tout récemment était sans doute le fruit de l’imagination des pauvres crédules qui attendaient désespérément la venue du messie annoncé depuis des siècles par les prophètes, et enseigné publiquement par les prêtres et les scribes en Israël.

L’évangéliste Luc rapporte trois états d’âme distincts parmi l’auditoire durant l’intervention de Jésus dans la synagogue : d’abord l’admiration de la foule qui savoure ses paroles; puis on passe ensuite à l’incrédulité lorsqu’il prétend être celui qui est annoncé dans le livre d’Isaïe; et on en arrive finalement à éprouver un sentiment d’indignation ou de colère lorsqu’il cite deux passages de l’Écriture Sainte : la première remontant au temps du prophète Élie au temps de la grande famine, et la deuxième lorsque le païen syrien Naaman fut guéri de sa lèpre.

En donnant ces exemples, il provoque leur indignation, car c’est comme s’il leur disait sans ambages : « Vous ne croyez pas que je suis le libérateur et le guérisseur dont le prophète Isaïe a annoncé la venue, parce que vous prétendez me connaître depuis mon enfance. Vos perceptions humaines et limitées vous empêchent de percevoir la réalité céleste qui se manifeste en ce moment devant vos yeux, et elles proviennent en réalité de votre manque de foi en la mystérieuse et bienveillante providence du Très-Haut; voilà pourquoi vous ne voulez pas ni ne pourrez être les témoins des prodiges divins qui se sont manifestés dans d’autres villes et villages, ceux-là même qui ont cru en mes paroles et en ma personne. » Pleins de fureur, le considérant dorénavant comme un imposteur ou un faux prophète, ils projettent alors de le tuer en essayant de le précipiter en bas d’un escarpement de la colline où leur ville était construite.

Mais qu’est-ce qui a donc pu les choquer au point de vouloir éliminer Jésus sur le champ, malgré l’admiration qu’on venait tout juste de lui témoigner? Était-ce seulement lié au fait qu’ils venaient d’être humilié pour avoir manifesté leur incrédulité? Selon moi, il y a une raison importante qui pourrait expliquer ce comportement extrémiste de la foule: c’est que la quasi-totalité des juifs de l’époque croyaient de façon erronée que le salut Dieu était presqu’exclusivement réservé au peuple choisi. Les nations païennes étaient considérées comme des êtres inférieurs et de seconde classe, des « chiens » comme on les appelait communément, car ils vivaient sans aucune référence au Dieu unique et vivant, et parce qu’ils n’avaient jamais été l’objet de manifestations de la gloire et de la toute-puissance divine, contrairement aux fils d’Israël qui en avaient été témoins depuis leur sortie d’Égypte. De telles interventions extraordinaires de Dieu pouvaient-elles ne pas avoir pour effet de gonfler ou de provoquer un tant soit peu l’orgueil et la fierté du peuple hébreu? Ne serait-il pas en droit de ressentir et d’éprouver un certain sentiment de supériorité, puisque le peuple choisi se découvrait soudainement privilégié par rapport aux autres nations qui peuplaient la terre, eux qui n’avaient jamais vécu de telles interventions ou manifestations divines aussi personnalisées et historiques?

Lorsque Jésus cita la Sainte Écriture en rappelant l’exemple des païens qui avaient mérités des faveurs exceptionnelles de Dieu, et cela au grand dam du peuple juif de l’époque, il rappelle implicitement à son auditoire que la raison pour laquelle on ne voyait plus à cette époque de manifestations divines parmi le peuple choisi était que le peuple d’Israël s’était éloigné de Dieu et de l’Alliance qu’il avait jadis proposé à tous les membres de la communauté d’Israël au temps de Moïse. Alliance que leurs ancêtres avaient pourtant convenu de suivre fidèlement en obéissant à tous ses commandements, et cela, durant tous les jours de leurs vies. Cette volonté de toujours marcher dans les chemins de Dieu en suivant les prescriptions de l’Alliance s’étendait évidemment à toutes les générations israélites à venir. La privation de la pluie pendant trois ans et demi se voulait ainsi une occasion de correction permise par Dieu, car cette grande souffrance occasionnée par la famine qui en résulta pourrait du coup provoquer une réflexion en profondeur de tous les membres du peuple élu, et inciterait possiblement la volonté du peuple à revenir à Dieu de tout son cœur, tout en renouvelant son désir d’être à nouveau fidèle à son Alliance. En ce sens, l’épreuve (ou encore le châtiment, si l‘on veut) était voulue ou permise par Dieu, car son but était de permettre au peuple infidèle de se convertir et ainsi d’être réintroduit dans son cœur de Père.

Rappeler ces deux textes scripturaires où des grâces spéciales qui ont été accordées à des païens durant une période de châtiment divin étaient une façon de montrer à son auditoire que leur manque de foi en Lui était comparable au manque de foi et de fidélité que leurs ancêtres avaient vécu jadis. La fierté et le sentiment national qu’Israël est « une nation choisie et privilégiée » s’éveilla soudainement parmi les gens présents dans la synagogue. Une rage contagieuse s’empara d’eux et ils voulurent non seulement expulser l’« imposteur » bien connu de leur lieu sacré, mais aussi lui enlever la vie. Imaginez! Vouloir enlever la vie à un proche ou à un parent parce qu’il prétend être un envoyé de Dieu, et parce qu’il a permis à des gens de guérir et de retrouver leur dignité et leur liberté intérieure. Comme on le voit dans nos sociétés modernes, les émotions et les sentiments de certains groupes ou individus qui deviennent irrités par ceux qui s’opposent à leurs idées perdent parfois complètement le nord, et la raison et la logique s’évaporent et entraînent souvent des réactions émotives ou incompréhensibles, et qui parfois deviennent incontrôlables et violentes. L’évangile de ce dimanche nous en donne la preuve.

Ils ont bien compris, les gens de la synagogue, que la raison pour laquelle aucun prodige ne s’est manifesté dans leur ville est due au fait qu’ils manquent de foi en la personne de Jésus et dans la mission spéciale et prophétique que Dieu lui a confiée. Mais leur rage atteint son apogée au moment où ils se sentent directement visés par les deux exemples qu’il cite de la Sainte Écriture. Leur manque de foi, d’écoute et de confiance en Lui, l’envoyé de Dieu annoncé par le prophète Isaïe, les mène non seulement à une rage qui les pousse à vouloir commettre un homicide, mais éventuellement, cette rage les incitera à vouloir éliminer tous les adeptes du soi-disant imposteur. Comme j’ai tenté de l’expliquer un peu plus haut, l’idée du peuple choisi qui se sait privilégié par Dieu par rapport aux autres nations joue ici un rôle capital dans leur capacité de comprendre et d’accepter le plan de salut universel que Jésus vient proposer à tout le monde, et ce par volonté et au nom de Dieu lui-même. C’est la clé d’interprétation pour bien comprendre l’évangile de ce dimanche.

À la lumière de cet évangile, on peut dire que Jésus est venu abolir les frontières qui séparent les juifs des païens. Mais cette conclusion aurait aussi le mérite d’être appliquée à nos vies de chaque jour : même si nous nous disons de bons chrétiens, nous arrive-t-il de nous emporter lorsque quelqu’un ose bouleverser nos conceptions et nos traditions ou façons de faire que nous avons acquises depuis longtemps? Savons-nous garder notre calme intérieur, ou cédons-nous parfois à la violence verbale en contre-attaquant autrui parce qu’il ou elle a des pensées qui s’opposent aux nôtres? Ou encore, avons-nous l’habitude de réprimer ou de dissimuler nos pensées émotives ou agressives au-dedans de nous lorsque nous sommes contrariés ou rejetés? La réaction de Jésus devant la hargne de ses compatriotes nous rappelle que malgré les nombreux rejets, même de nos proches, nous devons tout simplement imiter Jésus et poursuivre notre route tout en marchant au milieu de nos opposants : « Mais lui, passant au milieu d’eux, allait son chemin. » Jésus proclame toujours la vérité, mais il le fait avec charité et d’une façon non-violente. Il nous rappelle de ne jamais craindre nos adversaires, voire les « Goliath » qui nous surprennent parfois sur la route, et de toujours nous fier à la grâce de Dieu, Lui qui marche toujours avec nous et qui vit au-dedans de ceux et celles qui l’aiment et lui obéissent avec une foi pure et persévérante.

En ces temps difficiles que nous vivons durant la présente pandémie, devant les directives, propos ou actions qui émanent de nos autorités ou de nos proches, et qui aboutissent parfois, malgré les bonnes intentions, à créer des divisions et des méfiances entre nous – que ce soit dans nos familles, notre milieu de travail ou même au sein de nos communautés chrétiennes – choisissons de toujours marcher dans la voie de l’amour et de la vérité, calmement et dans un esprit qui ne saurait tolérer une seule once de violence, sur la route du respect de soi et des personnes que nous côtoyons ou que nous rencontrons au fil du quotidien.

Suivons toujours l’exemple de notre divin Sauveur, Lui qui est doux et humble de cœur, Lui qui est venu pour abolir les frontières qui séparent et qui créent des divisions inutiles entre les peuples et les individus. Il est le pont qui permet à Dieu de communiquer à nouveau et à chaque jour avec les humains, ce pont qui nous permet de franchir ou de démolir les frontières qui nous distancient les uns des autres, ou qui nous plongent dans un abîme de méfiance ou d’indifférence envers le prochain… et parfois envers nous-mêmes !

Pour ce faire, puisse l’Esprit Saint, l’amour divin en personne, descendre et habiter au plus profond de nos cœurs et de nos esprits afin de nous rendre conformes en tous points à l’image du Dieu et Père qui nous a créés à son image.

 

Sincèrement vôtre dans le Christ Rédempteur,

 

+Guy Desrochers, C.Ss.R.

Évêque de Pembroke

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